De la topographie à la géomatique

 

Jean-François Delarue :
« À travers la géomatique, le topographe devient acteur du développement durable »

 Présentation du guidage d'engin par GPS temps réel au salon Intertice 2007 à La Villette, avec la participation de la société Leica Geosystems
 Présentation du guidage d’engin par GPS temps réel au salon Intertice 2007 à La Villette, avec la participation de la société Leica Geosystems
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Enseignant au lycée Dorian, à l’université Paris IV-La Sorbonne et à l’Ecole Supérieure des Géomètres Topographes, Jean-François Delarue est à l’origine de la première licence professionnelle de la filière géomètre qui a vu le jour en septembre 2008. Il est intervenu au titre d’expert auprès de Planète-TP pour le dossier consacré à la question. Il revient pour nous sur les récentes évolutions du métier, considérables... et celles à venir, qui ne le sont pas moins. Ou comment une discipline change de nom pour intégrer un métier aux compétences plus larges, la géomatique.

Peut-on dire que pour la topographie, il y a un avant et un après GPS ?

C’est sûr, le GPS introduit une rupture complète dans la profession. Mais ce n’est pas la seule, ou plutôt elle vient couronner une série de mutations majeures et d’innovations qui s’ajoutent pour transformer de fond en comble les pratiques.
Ainsi, les années 1980 ont permis l’émergence et la généralisation des distancemètres électroniques. Puis, durant les années 1990, l’intégration de multiples technologies donne naissance aux stations totales et aux techniques de positionnement spatial par satellites (GPS et GLONASS). La rupture introduite est donc celle du passage de l’ère du positionnement terrestre à celle de la localisation spatiale planétaire avec une précision centimétrique, voire millimétrique. Pour le géomètre, c’est la fin des systèmes de coordonnées limités aux frontières hexagonales, peu précis et manquant de cohérence par rapport à ceux utilisés par nos voisins européens. C’est aussi l’accès à une localisation de précision centimétrique en temps réel, après quelques secondes d’observation seulement.
Une nouvelle révolution technologique est d’ailleurs en marche ces dernières années. Elle repose sur la mesure de distance sans réflecteur à l’aide d’un laser. Aujourd’hui, le scanner laser 3D balaie un espace donné en captant un nuage de plusieurs milliers de points par seconde, avec une précision de quelques millimètres. Ces appareils permettent de relever en un temps record des espaces très complexes (génie civil, architecture, industrie), ce qui était irréalisable jusque là, à moins de passer des semaines sur le terrain ! Ils servent également à générer des représentations en volume, ouvrant la voie aux visites virtuelles et à de nouveaux champs d’activité pour le géomètre.
Evidemment, cette évolution considérable n’aurait pu se produire sans la place centrale occupée aujourd’hui par l’informatique dans toute entreprise, et qui, en matière de topographie, a donné naissance à la géomatique.

Que signifie ce terme de géomatique ?

On peut lui donner deux interprétations. Au sens restreint, cela veut dire l’utilisation de l’informatique par les sciences de la Terre. Dans une acception plus large, on peut l’entendre comme l’ensemble des techniques d’acquisition, d’intégration, de gestion et d’exploitation de l’information géographique.
En effet, l’essor récent des systèmes d’information géographique (SIG) consiste à intégrer dans une même base de données toutes les informations disponibles sur un territoire, afin de disposer des connaissances nécessaires à un aménagement cohérent, durable et responsable. Dans un SIG, vous allez ainsi pouvoir trouver simultanément des données topographiques, urbanistiques, celles concernant le cadastre ou des réseaux divers (assainissement, eau potable, gaz, électricité, câble), des photos aériennes, etc. Les liens établis entre les différentes tables de données vont ensuite permettre d’effectuer des requêtes intelligentes sur des critères combinés. Les SIG apparaissent comme des outils d’aide à la décision indispensables pour les élus des collectivités locales.
Cette définition de la géomatique est par exemple employée au Canada, notamment à l’Université de Laval, la plus en pointe au monde dans ce domaine actuellement.

De ce fait, le champ d’horizon du géomètre topographe s’élargit considérablement ?

Absolument ! C’en est au point où l’on assiste véritablement à la naissance d’un nouveau métier, réclamant une bien plus grande interdisciplinarité. Des outils comme les S.I.G. ont été inventés précisément dans ce but.
Désormais, les activités du géomètre s’organise selon quatre axes principaux. Il y a tout d’abord ce qui relève de l’information géographique, notamment sur les problématiques touchant au développement durable, à l’urbanisme, à l’aménagement du territoire, avec des besoins croissants. A ce niveau, le géomètre va participer activement à la constitution de bases de données géoréférencées et à leur maintenance. Le géoréférencement ne représente d’ailleurs pas une mince affaire, car la plupart des documents existants sont soit référencés dans un système ancien, obsolète et peu précis, soit non référencés.
Ensuite viennent le conseil et l’expertise, liés aux évolutions réglementaires en matière d’aménagement et d’urbanisme, qui ont contribué à renforcer le rôle du géomètre, notamment auprès des collectivités. En matière d’immobilier, le géomètre intervient également en partenariat avec les notaires, architectes et agences immobilières. La sécurisation de la vente d’un bien se situe en effet au cœur des nouvelles réglementations : loi Carrez, plomb, termites, amiante, performance énergétique... Aussi le diagnostic technique constitue-t-il une activité en pleine croissance, accompagnée de transformations importantes en matière de bornage et de délimitation des terrains.
Pour terminer, on peut citer également le marché créé par l’arrivée du scanner laser 3D dans de nombreux domaines (travaux publics, industrie, génie civil...), ainsi que celui de la qualité, c’est-à-dire le contrôle de précision à posteriori.

Donc c’est une profession qui recrute encore, malgré le contexte ambiant ?

 Sur le terrain à Dordives (45), analyse des données de relevés GPS avec des étudiants de BTS géomètre après transfert sur PC portable
 Sur le terrain à Dordives (45), analyse des données de relevés GPS avec des étudiants de BTS géomètre après transfert sur PC portable
(droits réservés)

Oui, on manque même de monde pour les années à venir, y compris chez les géomètres-experts qui en France possèdent le monopole du bornage, c’est-à-dire de la délimitation des terrains. En conséquence, les professionnels cherchent soit à embaucher du personnel plus qualifié, soit à former celui dont ils disposent déjà. C’est pourquoi de nouvelles formations ont fait leur apparition, comme la licence professionnelle « Aménagement et Géomatique » créée à l’université Paris IV-La Sorbonne en partenariat avec le lycée Dorian. Il s’agit d’une formation ambitieuse, permettant aux étudiants d’atteindre le niveau d’assistant ingénieur, en voie d’être reconnu dans la convention collective des géomètres. Les meilleurs d’entre eux pourront même accéder à des masters, dont celui en urbanisme de La Sorbonne, qui devrait prochainement donner accès au métier de géomètre-expert DPLG (Diplômé Par Le Gouvernement).


Dans ce contexte en pleine évolution, quels sont les grands chantiers de l’avenir ?

 Reconnaissance terrain du projet précédent, avec Patrick Nataf, enseignant au lycée St-Lambert, responsable du volet travaux publics
 Reconnaissance terrain du projet précédent, avec Patrick Nataf, enseignant au lycée St-Lambert, responsable du volet travaux publics
(droits réservés)

En premier lieu, évidemment, on trouve les enjeux liés au développement durable, à l’aménagement du territoire, à la préservation des ressources et de la biodiversité. Ce sont des problématiques où topographie et travaux publics se rejoignent souvent. Et l’approche transversale prônée par la géomatique permet précisément d’aborder avec efficacité de tels enjeux. Dans ce sens, on peut dire qu’à l’ère du développement durable, le topographe d’hier a vocation à se faire géomaticien pour continuer de jouer pleinement son rôle.
Ensuite, il y a l’enjeu de l’interopérabilité des données en matière de géoréférencement, c’est-à-dire de l’ensemble des informations cadastrales, géographiques, juridiques à l’échelle européenne. Un vaste chantier a été lancé à ce sujet au niveau de l’Union, ainsi qu’en France à travers le projet R.F.U. (Référentiel Foncier Unifié), portail de données géoréférencées en cours de développement. Enfin, puisqu’on parle d’Europe, impossible de conclure sans mentionner Galileo, le système de géolocalisation par satellite du vieux continent, dont les performances devraient dépasser celles du GPS américain...