Fin de carrière

publié le 12 mai 2010 (modifié le 16 mai 2010)

 

Mais cette même année, le 20 septembre 1723, frère Romain doit être déchargé d’une partie de ses attributions par un arrêt du Conseil du Roi :

Le roi étant informé que le frère Romain, ingénieur des ponts et chaussées, n’est plus en état, à cause de son grand âge, de faire de longs et continuels voyages dans plusieurs provinces du royaume et particulièrement jusqu’aux extrémités de la généralité de Paris, ainsi qu’il les a faits sans intermission pendant environ quarante années qu’il exerce et emploi à la satisfaction de ceux à qui S. M. a cédé successivement la direction générale des ponts et chaussées du royaume, Sa Majesté aurait résolu de fixer au frère Romain un département seulement dans les élections de Dreux et de Montfort, et de suppléer pour les autres pays et élections plus éloignés dont il était chargé, par un architecte et ingénieur expérimenté et capable de faire les mêmes fonctions ; à quoi désirant pourvoir ; ouï le rapport du sieur Dodin, conseiller au conseil royal, contrôleur général des finances ;

S. M. en son conseil a fixé le département du frère Romain dans les seules élections de Dreux et de Montfort, ou il continuera ses fonctions aux mêmes appointements de 2 800 liv. par an, dont il a joui jusqu’à présent ; et pour le surplus des pays et élections dans lesquels il avait la conduite des ouvrages des ponts et chaussées, S. M. a commis le sieur Boffrand, architecte et ingénieur, qui visitera les ouvrages, et dressera les devis, en aura la conduite et en fera les réceptions, en qualité d’inspecteur général des ponts et chaussées, aux appointements de 3 200 livres par an, qui lui seront payés (...) jusqu’au jour du décès du frère Romain ; après lequel veut S. M. que ledit Boffrand jouisse de 6 000 liv. d’appointements, ainsi que les autres inspecteurs des ponts et chaussées du royaume (...)

Ainsi, toujours logé au château de Pontchartrain, François Romain conservait ses attributions dans les deux élections les plus voisines de sa résidence. Mais en 1726, sa santé s’étant encore dégradée, frère Romain doit quitter Pontchartrain, et se retire au couvent de l’ordre des frères prêcheurs Dominicains, rue du Bac, à Paris. C’est bien sur à cette période que fait allusion Guillaume Duclos, ingénieur des ponts et chaussées, en 1759, quand il écrit dans son Essai sur les Ponts et Chaussées, la voirie et les corvées : qu’avant le ministère de M. Desmaretz, On entretenait à la vérité une espèce d’ingénieur dans la généralité de Paris, et cette place était confiée à un Religieux, frère lai, qui, de sa cellule donnait les réceptions d’œuvre sur les périlleux certificats des curés de campagne de sa connaissance.

Un nouvel arrêt du Conseil, en date du 20 avril 1732, va enfin régulariser la situation, en mettant fin définitivement au partage de la conduite des ouvrages des ponts et chaussées dans la généralité de Paris :

Germain Boffrand
Germain Boffrand
Portrait par Lambert Sigisbert Adam

S. M. étant informé que le grand âge dudit frère Romain, qui avait donné lieu à ce partage ne lui avait plus permis dès l’année 1726 de suivre les travaux dont la conduite lui était restée par cet arrangement, il aurait été fait en 1727 par le sieur Dubois, directeur général des ponts et chaussées une nouvelle division de la généralité de Paris suivant laquelle les élections de Dreux et de Montfort auraient été jointes au département du sieur Fayolle, inspecteur, et celui du sieur Boffrand aurait été augmenté à proportion, en sorte que le travail de la généralité étant réparti en quatre portions les plus égales qu’il a été possible de faire (départements de Paris, Versailles, Fontainebleau et Compiègne), il est juste que les quatre inspecteurs jouissent des mêmes appointements et que les 2 800 liv. attribuées au frère Romain en qualité d’ingénieur soit réunies audit sieur Boffrand pour lui procurer le moyen de remplir ses fonctions ; à quoi voulant pourvoir et conserver en même temps au frère Romain pendant sa vie une récompense de ses longs services ; ouï le rapport du sieur Orry, contrôleur général des finances ;

S. M. étant en son conseil a supprimé et supprime la commission d’ingénieur des ponts et chaussées de la généralité de Paris, ci-devant exercée par le frère Romain, jacobin ; ce faisant, a ordonné et ordonne que les fonds imposés (...) seront et demeureront réunis à la commission de quatrième inspecteur des ponts et chaussées du royaume exercée par le sieur Boffrand, pour jouir par lui des mêmes appointements de 6 000 liv. dont jouissent les trois autres inspecteurs (...) veut néanmoins S. M. que le frère Romain jouisse, sa vie durant, sur les dits appointements, de la somme de 1 000 liv. par an, par forme de gratification et pension viagère, laquelle ledit sieur Boffrand sera tenu de lui compter annuellement au fur et à mesure que lesdits appointements lui seront payés (...)

Il est curieux de voir ainsi que le successeur de frère Romain devait prendre à sa charge le versement d’une retraite au bénéfice de ce dernier...

Mais en cette fin de vie, frère Romain n’avait pas oublié ses congénères religieux de son pays natal, les Dominicains de Gand : la tourelle de bois qui se trouvait au milieu de leur église, et la grande façade de ce bâtiment menaçaient ruine ; les Pères du couvent font appel à frère Romain et avec sa générosité habituelle, il leur fournit les moyens de restaurer leur maison (*) Ces travaux furent exécutés en 1728.

Le 7 janvier 1735, c’est au Noviciat général de l’Ordre des Frères Prêcheurs de Saint Dominique, de la rue du Bac, à Paris, que, François Romain s’endormit dans le Seigneur dans une heureuse vieillesse, à un âge fort avancé, lorsqu’il fut réuni à son peuple...

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Église St-Thomas-d’Aquin à Paris

Le père Mathieu Texte, contemporain de François Romain, nous dit qu’il fut inhumé dans le caveau commun du chœur des religieux de l’église conventuelle de Saint Dominique (chapelle actuelle de Saint Louis de l’église Saint Thomas d’Aquin, à Paris). Mathieu Texte rédigea une épitaphe en latin ou la louange se mêle à la poésie, dont nous donnons ci-après une traduction complète :

Celui qui brisa les flots orgueilleux de la Seine en construisant, avec un art admirable, à Paris, près du Louvre, le Pont-Royal, soutenu par des arches de pierres, et qui en jeta les fondements l’an du Seigneur 1685, Frère François Romain, de Gand, né en l’an du salut 1646, religieux du couvent de Maëstricht, gît ici

Institué Architecte du Domaine Royal, et Conducteur des Ponts et Chaussées dans la Généralité de Paris, et Délégué dans la France presque tout entière. Il mourut à Paris, le 7 janvier 1735.

Voyageur, prie pour que ce religieux, Convers de sa profession, éminent par sa prudence et ses mœurs, très agréable aux ministres de la Cour, célèbre par tant d’œuvres admirables d’architecture, et recommande partout sur la terre et sur l’onde, soit reçu dans les Demeures célestes. Ainsi soit-il.
Pleure l’ornement des artistes de notre âge et, au souvenir de sa mort, pense à la tienne. Va et repens-toi.
A son ami très cher, Frère Mathieu Texte, l’âme désolée, a élevé ce monument.

Encore de nos jours, chaque année les Dominicains de Maëstricht célèbrent l’anniversaire de François Romain,et commémorent sa fête avec « un menu particulier et un verre de vin ». il n’a pas non plus été oublié par la ville de Maëstricht qui a donné son nom à une de ses rues...



(*) Révérend Père M. D. Constant, Trois artistes Dominicains de Paris : Frère Romain, Frère André, Frère Claude ; Paris, 1931.